Bonjour, et bienvenue dans Ludonomics, la newsletter sur ce qui fait bouger l’économie mondiale. Je suis Ludovic Subran, chef économiste de l’assureur Allianz. Je vous donne rendez-vous toutes les semaines dans votre boîte mail. Suivez-moi également sur X.
Le Briefing
Les pays membres de l’organisation des pays exportateurs de pétrole et ses partenaires (OPEP+) se réunissent le 2 juin pour décider de leurs niveaux de production pour 2025.
EN BREF • L’objectif est d’étendre les coupes volontaires de production déjà engagées, pour contracter l’offre et maintenir le prix du baril au-dessus des $80. Le groupe pourrait s’engager à réduire la production de 2,2 millions de barils par jour.
ENJEUX • L’enjeu financier est grand pour l’Arabie Saoudite : ses ambitieux plans de transformation reposent largement sur les profits pétroliers. Ceux-ci seront finançables si le baril est à $96, contre $80 par baril pour l’estimation d’octobre 2023.
Le pays prévoit d’investir $870 Mds d’ici à 2030 dans un plan de transition vers une économie diversifiée.
Le premier producteur de l’OPEP+ exerce les principales restrictions de production. Si Riyad retrouvait ses niveaux de production passés, le prix du baril pourrait chuter autour de 85 USD d’ici l’année prochaine.
Le seuil de rentabilité fiscale du pétrole (fiscal breakeven oil price ou FBOP) est le prix du baril auquel les budgets des pays exportateurs sont à l’équilibre. Pour les 3 autres leaders de la production — Iraq, EAU et Koweït — le seuil de rentabilité se situe respectivement à $94, $58 et $84 le baril selon les dernières estimations.
ALEAS • Deux facteurs — les risques géopolitique et la concurrence de la production hors OPEP — pourraient pousser le cours du pétrole dans des directions opposées.
D’une part, les récentes tensions entre Israël et l’Iran ont fait grimper le prix du pétrole avec un brent à $90/baril début avril. En perturbant les chaînes d’approvisionnement, les tensions géopolitiques créent de l’incertitude sur les approvisionnements futurs et font grimper le prix du baril.
Théoriquement, cela pourrait mener l’OPEP à assouplir ses restrictions de production.
En pratique, l’inquiétude se porte sur l’offre à court terme et la confiance reste robuste sur une baisse dans les mois suivants.
L’impact a été de courte durée, et la flambée des prix s’est stabilisée.
À l’inverse, la production hors OPEP — notamment guidée par la production américaine — a jusqu’à présent compensé les réductions de l’OPEP+ et ont contenu la hausse des prix.
Les membres de l’OPEP produisent autour de 40% du pétrole brut mondial et leurs exportations représentent 60% du total de pétrole échangé au niveau international.
L’influence de leurs coupes de production repose sur le maintien de leurs parts de marché.
La production pétrolière américaine dépasse le rythme record de l’année passée. Selon l’Energy Information Administration (EIA), la production quotidienne moyenne en ce début de 2024 est de 13,12 millions de barils par jour, soit 7,1 % de plus que le niveau de production d'il y a un an et 1,4 % de plus que le rythme record de l'année dernière.
DEMANDE EN BERNE • Il faudra surveiller l’évolution de la demande américaine et mondiale. Les tendances récentes sont baissières, du fait notamment de l’anticipation de la prolongation de taux d’intérêts élevés par la Fed.
La demande mondiale de pétrole a chuté de 1,1 million de barils par jour entre février et mars 2024 — et en premier chef au Moyen-Orient (-0.5 million) et en Europe (-0.3 million).
Le maintien de la croissance économique en Asie et aux États-Unis maintient pour l’instant la demande à des niveaux relativement élevés.
Si les taux d’intérêts étaient relevés, le dollar américain pourrait s’en trouver renforcé, rendant le pétrole plus cher et réduisant davantage la demande mondiale.
In Case You Missed It
BCE • La BCE s’apprête à baisser les taux directeurs lors de sa prochaine réunion de politique monétaire le 6 juin.
Le chef économiste de la BCE, Philip Lane, s’est entretenu avec le Financial Times. Il a confirmé que les données économiques soutiennent une baisse de taux, sauf “surprise majeure”.
Le principal taux directeur de la BCE — la facilité de dépôt — est actuellement à un record historique de 4.0%.
A l’instar de la Suisse ou de la Suède qui ont déjà baissé les taux, la BCE réagit à des chiffres d’inflation en baisse. A l’inverse, la Fed ou la Banque d’Angleterre n’ont pas prévu de baisses de taux avant l’été voire l’automne.
Le désynchronisation des baisses de taux entre la BCE et la Fed est cependant source d’inquiétudes.
Le décalage transatlantique pourrait amener l’euro à se déprécier face au dollar.
Une chute trop brutale de l’euro face au dollar pourrait avoir in fine des conséquences inflationnistes, via un renchérissement des importations libellées en dollars.
REAL ESTATE • La crise de l’immobilier commercial américain reste grave et tarde à montrer des signes de reprise. Depuis la crise du Covid, la demande pour les espaces de bureaux est drastiquement réduite, une conséquence du télétravail. Le taux de vacance grimpe à 20% et la tendance semble se poursuivre.
La position de la Fed (qui tarde à baisser les taux) n’aide pas. Des baisses anticipées permettraient de raviver la confiance des investisseurs au vu du mur d’échéance de la dette dite CRE — commercial real estate — 1 000 milliards de dollars sont dus en 2024.
La baisse des prix de l’immobilier commercial devrait ralentir pour atteindre son point le plus bas au second semestre. Mais elle pourrait s’aggraver si les taux terminaux augmentent ou si la Fed tarde de nouveau à pivoter pour stimuler l’immobilier.
Les analystes craignent une augmentation des risques d’effet-croisés des secteurs parallèles en difficulté.
BOURSE • Retour de l’optimisme pour les entreprises du S&P 500, qui dépassent les attentes et arrivent à la seconde plus forte croissance annuelle des bénéfices depuis le deuxième trimestre 2022 aux US.
Cette croissance devrait selon les analystes se prolonger jusqu’à atteindre les +11% en 2024. Les chiffres très positifs soulignent l’efficacité opérationnelle des entreprises américaines alors que les marges bénéficiaires s’élèvent à plus de 11% dans le climat géopolitique actuel.
Les services de communication, consommation discrétionnaire et technologique sont les plus performants. A l’inverse, les secteurs de l’énergie et de la santé connaissent des difficultés et sont dans le négatif.
En Europe un optimisme plus mesuré mais un objectif de +5% en 2024 toujours atteignable, tempéré toutefois par des risques élevés de valorisation hautes et de concentration des bénéfices. Ces facteurs peuvent conduire à des réactions négatives face aux mauvaises nouvelles. Reste que 50% des entreprises surpassent les estimations de revenus, la robustesse du bilan démontre un décalage relativement mesuré entre les actions européennes et américaines.
Nos lectures de la semaine
“How the $17 Desk Salad Won”. Cet article revient sur les bons résultats du “fast casual”, dans un contexte de forte hausse des prix du fast food (+49% depuis 2019 aux US). — Bloomberg
“How the financial system would respond to a superpower war”. Cet article s’intéresse à ce qu’il se passerait sur le plan financier en cas de conflit mondial majeur. — The Economist
