Kessel

Dilemmes argentins

Zoom sur Javier Milei. Mais aussi l'OPEC+, l'immobilier allemand, et la BCE.

Ludonomics
3 min ⋅ 05/03/2024

Bonjour, et bienvenue dans Ludonomics, la newsletter sur ce qui fait bouger l’économie mondiale. Je suis Ludovic Subran, chef économiste de l’assureur Allianz. Je vous donne rendez-vous toutes les semaines dans votre boîte mail. Suivez-moi également sur X.


Le Briefing

Javier Milei a connu un revers parlementaire douloureux début le 6 février avec le rejet de sa “loi omnibus” par les députés argentins. Il s’agissait du premier test parlementaire pour le président élu en décembre 2023 sur un programme radical. 

RECAP • L’esprit général du texte avait été approuvé par la chambre des députés, avant que les débats parlementaires ne s'enveniment sur le transfert de ressources fiscales aux provinces et les privatisations. 

Le gouvernement a annoncé rompre les discussions avec les forces politiques argentines et qu’il ne présenterait pas de projet révisé au parlement. Depuis Israël où il était en visite, Milei avait annoncé qu’il continuerait à mettre en œuvre son programme, avec ou sans le parlement.   

La loi omnibus contenait de nombreuses mesures phares du programme de Milei: 

  • Abolition des lois antitrust.

  • Abolition de la loi imposant l’assentiment du parlement pour les emprunts publics en devises étrangères.

  • Privatisation de 41 entreprises publiques, dont la société nationale pétrolière (YPF), le transporteur aérien Aerolineas Argentinas.

  • Libéralisation de prix.

  • Des coupes importantes dans les dépenses publiques, de l’ordre de 5% du PIB ($20 milliards).

RISQUE POLITIQUE • Cet épisode montre les difficultés de Milei à gouverner l’Argentine. Le parti présidentiel (La Liberta Avanza) est minoritaire dans les deux chambres du parlement (37 députés sur 257; et 7 sénateurs du 72) et ne dispose pas d’appuis politiques dans les 24 provinces d’Argentine. 

Le gouvernement maintient bec et ongle que la trajectoire fiscale ne sera pas modifiée, quel que soit le sort de la loi omnibus. Cela pourrait conduire Milei à réduire les transferts fiscaux vers les provinces, dont les gouverneurs ont été au centre de la bataille pour empêcher l’adoption du texte gouvernemental.  

Il est possible que Milei choisisse de passer par le référendum, en jouant du discours peuple-contre-élites. Il s’agirait d’un choix risqué alors que la crise économique pèse encore sur le portefeuille des argentins. 

L'ÉCONOMIE ARGENTINE • Le gouvernement de Milei a commencé son mandat avec deux objectifs: reprendre la main sur l’inflation et sur les déficits fiscaux. 

  • L’Argentine a dévalué le taux de change du peso face au dollar de 54%. 

  • Le gouvernement a introduit un taux de change glissant, avec une dévaluation de 2% par mois. 

Les taux de change glissants sont souvent utilisés lorsqu’il existe un décalage important entre le taux d’inflation national et le taux d’inflation à l’étranger. Ces mesures étaient absolument urgentes : le peso était artificiellement surévalué, ce qui minait les exportations. 

Avec +200% en janvier (en glissement annuel, l’inflation est en hausse — entretenue par la dévaluation de la monnaie, la baisse des subventions à l’énergie et aux transports. Il est probable que l’inflation atteigne les +300% (en g.a.) au cours du T2. Si cela vient à se confirmer, on verra sans doute le gouvernement dévaluer plus encore le peso. 

BUDGET • L’agenda du gouvernement en matière de consolidation fiscale est ambitieux : il vise un surplus budgétaire de 2% en 2024. Il devrait se traduire par d’importantes coupes budgétaires. L’essentiel des économies concerna vraisemblablement les très coûteuses subventions énergétiques et aux transports et les transferts fiscaux vers les provinces.

Le bilan du gouvernement est plutôt positif. L’Argentine a affiché son premier surplus budgétaire (mensuel) depuis 12 ans en janvier. Mais il convient de se garder de crier victoire trop tôt. Des coupes budgétaires supplémentaires paraissent délicates lorsque plus de la moitié des dépenses publiques vont aux retraites et à l’assistance sociale, que l’économie est en pleine stagflation et que plus 55% de la population vit dans la pauvreté. 

Le 7e rapport du FMI sur l’Argentine (à lire ici) est plutôt encourageant. Le FMI note ainsi : “Le nouveau gouvernement a commencé à prendre des mesures audacieuses pour rétablir la stabilité macroéconomique et s'attaquer à bon nombre des obstacles à la croissance et à l'investissement qui existent depuis longtemps. Ces actions commencent à porter leurs fruits, même si le chemin vers la stabilité sera semé d'embûches. Des efforts sont en cours pour obtenir un soutien social et politique en faveur du plan de stabilisation, avec un Congrès divisé et une situation sociale fragile qui posent d'importants problèmes de mise en œuvre” (notre trad).

CONSOMMATEURS • Le contexte d’inflation élevée et de contraction budgétaire frappera les consommateurs en premier. Il est probable que leurs revenus réels baissent d’environ 10% en 2024, ce qui freinera la consommation. Dans un tel scénario, on peut tabler sur une baisse du PIB de -2,5% en 2024. 

Cette baisse de la consommation devrait être en partie compensée par une hausse des exportations, notamment de produits agricoles (maïs et soja). Le maïs, le soja et le blé représentent à eux trois environ 45% des exportations de l’Argentine.  


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Inter Alia

BCE • La BCE se réunit cette semaine (le 7 mars) pour une nouvelle réunion de politique monétaire. Les taux devraient rester inchangés à 4,0%, pour la quatrième réunion d’affilée. Le consensus demeure qu’il est trop tôt pour commencer à baisser les taux. L’inflation au sein de la zone euro s’établit à 2,8% en janvier (en g.a.) et à 3,3% pour l’inflation sous-jacente (core inflation). 

De l’autre côté de l’Atlantique, le gouverneur de la réserve fédérale Jerome Powell sera à Washington ce mercredi et jeudi pour délivrer un message similaire : “no rush”. Les derniers chiffres américains montrent aussi que des pressions inflationnistes persistent. 

OPEC+ • Sous la houlette de l’Arabie Saoudite et de la Russie, des membres de l’OPEC+ ont décidé de continuer à réduire leurs quotas de production de pétrole pour trois mois, c'est-à-dire jusqu’à la fin juin. Ces baisses de production visent à soutenir le prix du pétrole, tiré à la baisse par l’augmentation de la production américaine et une demande mondiale en baisse. L’Arabie saoudite est le pays ayant le plus réduit sa production. 

ALLEMAGNE • Les prix de l’immobilier chutent en Allemagne, avec -10/15% par rapport au pic de la mi-2022. Les prix de l’immobilier demeurent 100/150% plus élevés par rapport à l’ère des taux bas. Le phénomène frappe même de grandes villes comme Berlin, Stuttgart ou Hambourg. 


Nos lectures de la semaine

  • Ciara Nugent et Michael Scott se sont entretenus avec Javier Milei pour le Financial Times

  • Un peu d’autopromotion – je signe avec Gunther Thallinger une tribune pour Project Syndicate : “To Fight Climate Change, End Fossil-Fuel Subsidies”. A lire ici

Ludonomics

Par Ludovic Subran

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