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Nous sommes le 6 février 2024 et pour cette première édition, on s’intéresse aux agriculteurs, au Brésil, et à la Cédéao. N’hésitez pas à vous abonner et partager cette newsletter à vos amis et à vos collègues.
Le Briefing
A travers l’Europe, les agriculteurs sont en pleine fronde. Ils manifestent leur mécontentement face à la compression de leurs revenus, le trop-plein réglementaire et la concurrence déloyale via les importations. Zoom sur les raisons de la colère.
A LA REMORQUE • Les agriculteurs n’ont pas pu bénéficier de l’inflation qui touche la zone euro. Contrairement aux agriculteurs, les producteurs et les distributeurs ont été en mesure de répercuter les hausses de prix sur les consommateurs. Entre 2022 et 2023, le revenu réel (i.e. corrigé de l’inflation) des agriculteurs a décroché de 12% au sein de l’UE et de 22% en France.
Certains facteurs sont nationaux : les négociations sur les prix avec la grande distribution en France et la fiscalité du diesel en Allemagne, par exemple. Mais la compression des revenus des agriculteurs est un phénomène qui touche l’ensemble des grandes économies de la zone euro.
EFFET CISEAU • Il y a deux phénomènes à l’oeuvre :
D’une part, les prix à la production des fabricants des industries alimentaires et les prix de détail ont crû plus rapidement que les prix agricoles à la production dans l'UE depuis le T4 2021, l'écart étant le plus significatif en France.
D’autre part, les agriculteurs ont subi des hausse de coûts importantes pour des intrants essentiels comme l’énergie, les engrais, le transport, le stockage ou encore les salaires pour la main d'œuvre agricole.
BRAS DE FER • Le peu de pouvoir des agriculteurs dans la fixation des prix découle de leur faible capacité de négociation face à leurs principaux clients. C’est particulièrement le cas dans des segments fortement concentrés du marché.
L’IHH permet de quantifier ce phénomène. L’indice Herfindahl-Hirschman (IHH) mesure le degré de concentration d’un marché. Un IHH inférieur à 1000 correspond à un degré de concentration faible. Lorsque l’IHH dépasse 1500 on considère que l’on est face à un marché fortement concentré.
Quelques ordres de grandeurs pour différents segments de la fabrication alimentaire en Europe:
Dans le segment “huiles et graisses”, le IHH en Italie est de 315, versus 4 774 en France;
Dans le segment du sucre, le IHH est de 4 650 en Espagne, 2 324 en France et 3 795 en Italie.
Face à un des grands clients industriels, les agriculteurs ne font pas le poids. Sur 9,1 millions d’exploitations agricoles en Europe, 63,8% font moins de 5 hectares selon les chiffres d’Eurostat (2020). La taille moyenne d’une exploitation agricole en Europe est de 17,4 hectares, mais seulement 18% des exploitations font plus de 17,4 hectares. A titre de comparaison, les exploitations font en moyenne 180 hectares (445 acres) aux Etats-Unis.
RED TAPE • Les effets économiques de la (sur)réglementation sont plus difficiles à mesurer, mais notons que la productivité agricole a fortement décliné dans de nombreux pays européens ces cinq dernières années.
Les agriculteurs protestent contre le fardeau réglementaire qui pèse sur eux. La Politique agricole commune (PAC) fixe en effet de plus en plus de conditions en échange de subventions.
En 2000, les subventions représentaient 30% du chiffre d’affaires brut agricole. Sur ces 30%, environ 5% des subventions étaient conditionnées à l’adoption de pratiques de production spécifiques (e.g. stockage du carbone, mise en jachère).
Vingt ans plus tard, la part des subventions dans le chiffre d’affaires brut agricole a perdu une dizaine de points et surtout, la majorité des subventions est “conditionnelle”.
LIBRE ÉCHANGE • Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’ouverture des marchés au commerce international n’a pas conduit à un afflux massif d’importations bon-marché, car le secteur reste fortement subventionné.
Les producteurs européens sont confrontés à certaines formes de concurrence déloyale, par exemple en raison d'une moindre rigueur réglementaire pour certains produits dans d'autres régions.
Mais ils bénéficient également d'un soutien public significatif : près de 18 % du chiffre d'affaires brut agricole provient du soutien aux producteurs dans l'UE, légèrement au-dessus de la moyenne de l'OCDE de 15,9 % et nettement supérieur à celui de pays tels que le Brésil (environ 3 %).
Malgré les accords de libre-échange, les importations de produits alimentaires extra-UE sont restées relativement stables ces 20 dernières années, ce qui suggère que le secteur agricole européen n'a pas été particulièrement affecté par le libre-échange, exception faite des petites exploitations.
NEXT • Ce n’est pas la première fois que l'Europe est confrontée à des manifestations d'agriculteurs. Mais celle-ci pourraient jouer un rôle important lors des prochaines élections européennes.
La pression a déjà eu raison d’une mesure importante. La Commission européenne a annoncé le 6 février retirer sa proposition visant à réduire l’usage des pesticides de 50% d’ici 2030 en Europe (la Sustainable Use of Pesticides Regulation, ou SUR). Ces contestations sont un test grandeur nature pour les ambitions environnementales de l’UE.
Aux Pays-Bas, le parti BoerBurgerBeweging (BBB) — qui surfe depuis 2019 sur le mécontentement des agriculteurs — est actuellement en pourparlers pour faire parti de la coalition de gouvernement après avoir obtenu 4,7% aux élections de novembre dernier. Cela suggère l'émergence d'une nouvelle forme de populisme "agrariste" en Europe.
La crise actuelle est un bon exemple de la “tragédie des horizons” chère à Mark Carney, autrement dit le dilemme entre fin du mois et fin du monde.
NUTSHELL • Quelques enseignements à retenir de cette séquence cependant :
Les réglementations doivent être simplifiées et rationalisées.
Les traités de libre échange doivent mettre l'accent sur les clauses miroirs pour garantir que les importations font l’objet d’un examen plus approfondi.
Les gouvernements doivent se pencher sur le secteur de la distribution et de l’agroalimentaire pour s’assurer que les agriculteurs sont justement rémunérés.
Inter alia
CARNAVAL • Le Brésil a annoncé un plan de “néo-industrialisation” de son économie. Le plan New Industry Brazil mobilise circa €55,9 Mds (R$300 Mds), soit 2,7% du PIB brésilien. Le plan, qui prend la forme de lignes de crédit (qui courent jusqu'en 2026), vise à développer l’infrastructure dans l’agroalimentaire, la santé et la défense.
Les plans d’industrialisation sous Lula ne sont pas chose neuve. Ils ont globalement été des échecs jusqu’ici, l'argent des contribuables ayant servi à subventionner des secteurs inefficaces et non compétitifs ou de grandes industries qui n’en avaient pas besoin.
Malgré son statut d’émergent, le Brésil est en retard par rapport à ses pairs, avec une croissance de la productivité à peine supérieure à 1 % par an au cours des années 2000 et une croissance négative de la productivité totale des facteurs entre 1996 et 2015.
Bien que le plan de Lula comporte quelques réformes bienvenues (réduction de la durée des brevets ; formation de la main d'œuvre), le Brésil ferait mieux de commencer par mettre en œuvre la réforme de simplification fiscale approuvée l'année dernière mais non mise en oeuvre. Une ouverture de l’économie à la concurrence internationale pourrait également donner un coup de fouet au Brésil, qui est l’une des grandes économies les moins ouvertes du monde.
Avec un ratio dette/PIB déjà élevé (90%) et des objectifs de réduction de déficit peu réalistes, le plan de Lula menace par ailleurs de faire déraper la trajectoire budgétaire du Brésil.
SAHELEXIT • La semaine dernière, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont signifié leur intention de quitter la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao).
Les relations entre ces trois pays et leurs partenaires commerciaux africains se sont fortement détériorées depuis la série de coups d’État militaires qui a frappé le Mali (2021), le Burkina Faso (2022) et le Niger (2023).
Le trio (et la Guinée) avait déjà été suspendu de la Cédéao pour ses critiques quant à l’inaction de l’organisation face à la menace d’Al Qaeda et des groupes islamistes dans la région.
Les conséquences négatives d’une hausse des droits de douane (9,9%) à laquelle viendront sans doute s’ajouter des mesures de rétorsion (qui pourraient aller jusqu'à 5%) pourraient se chiffrer à €3,2 Mds en pertes commerciales.
Mais c’est surtout l’importance économique de ce trio au sein de la zone monétaire UEMOA (et CFA plus généralement) qui inquiète. La zone de l’Union monétaire Ouest africaine utilise le franc CFA d’Afrique de l’Ouest (XOF). Elle réunit le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. Le Burkina, le Mali et le Niger représentent 49% du PIB de la zone UMOA et 26% de la zone CFA dans son ensemble.
Le “Sahelexit” pourrait avoir des conséquences néfastes sur la stabilité du Franc CFA. La fuite des capitaux reste un risque car la convertibilité du franc CFA est garantie par le Trésor français. Le 3 février, le président du Sénégal Macky Sall a annoncé l’annulation des élections prévues le 25 février, repoussées à une date ultérieure.
En revanche, la soutenabilité de la dette pourrait être mise en jeu si la confiance dans la zone franc CFA se déteriore rapidement. Le Sénégal, dont le ratio dette/PIB à 81% (versus 60% pour les membres de l'UMOA), pourrait être mis en difficulté.
La situation est différente pour les pays de l'Union monétaire d’Afrique centrale, qui ont des taux d’endettement moins élevés (UMAC). L’UMAC rassemble le Cameroun, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale, la République centrafricaine et le Tchad. L’UMAC utilise comme monnaie le franc CFA d’Afrique centrale (XAF).
Lectures de la semaine
Pour une autre perspective sur la crise du monde agricole, je vous recommande cet article dans The Economist : “Europe’s grumpy farmers are a symptom of wider malaise”. Et pour continuer dans le même thème, dans le Financial Times je vous recommande “The rise of agricultural populism”.
Pour un état des lieux complet sur les politiques agricoles dans le monde, je vous recommande de parcourir ce rapport de l’OCDE qui date de novembre 2023.
Robin Brooks de l'Institute for International Finance (IIF) a partagé un graphique très intéressant sur X sur les exportations allemandes vers le Caucase et l’Asie Centrale, qui seraient une bonne mesure du contournement des sanctions par les entreprises européennes.
Alors que la Fed a annoncé trois baisses de taux à venir en 2024, certains doutent qu’on en soit vraiment venu à bout. Dans le Financial Times, Sam Fleming, Martin Arnold et Claire Jones proposent un long read sur la bataille des banques centrales contre l’inflation.
