Kessel

Zoom sur la Turquie

La livre turque depuis juin 2023 • Mais aussi — les consommateurs US v UK, élections en Indonésie, investissements en Chine, croissance en Europe 

Ludonomics
4 min ⋅ 21/02/2024

Bonjour, et bienvenue dans Ludonomics, la newsletter sur ce qui fait bouger l’économie mondiale. Je suis Ludovic Subran, chef économiste de l’assureur Allianz. Je vous donne rendez-vous toutes les semaines dans votre boîte mail. Suivez-moi également sur X.


Le Briefing

La banque centrale turque a un nouveau gouverneur depuis début février. Rien de bien nouveau pour une institution marquée par de très fréquents remaniements. Le resserrement de la politique monétaire initié sous Hafize Gaye Erkan devrait cependant se poursuivre avec Fatih Karahan. 

PEOPLE • Hafize Gaye Erkan a créé la surprise en annonçant sa démission début février, huit mois après son entrée en fonction. Sa démission fait suite aux accusant d’un journal concernant son père, qui serait intervenu officieusement dans la politique monétaire turque. Erkan est devenue la première femme à diriger l’institution après une carrière dans le privé chez Goldman Sachs et First Republic Bank, où elle a été co-CEO – quelques années avant la faillite spectaculaire de la banque. 

Le bref mandat d’Erkan — accompagné par la nomination concomitante de Mehmet Şimşek comme ministre des finances — a marqué un tournant orthodoxe pour la politique monétaire turque avec des hausses de taux importantes. L’arrivée en juin 2023, peu après la réélection de Recep Tayyip Erdogan, d’une insider reconnue à Wall Street avait fortement contribué à rassurer les marchés financiers et à stabiliser la livre turque. 

SUR LA TÊTE • La politique économique turque était jusque-là franchement hétérodoxe. Face à une inflation qui a explosé fin 2021 - début 2022, la Turquie a décidé de baisser les taux d’intérêt, à l’encontre de tous les manuels d’économie. Le Président Erdogan lui-même s’était lancé dans une campagne politique et religieuse contre les taux d'intérêt élevés. Cette politique a généré une catastrophique dépréciation de la livre turque.

Le gouvernement turc s’est également illustré par de fréquents renvois des gouverneurs de la banque centrale : six gouverneurs en cinq ans, sans qu’aucun ait pu finir son mandat. 

Quelques chiffres clés: 

  • Le taux d’inflation en Turquie s’établit à 64,9% en janvier 2024 par rapport à janvier 2023. Le pic d’inflation a été atteint en octobre 2022 avec 85.5% en glissement annuel. 

  • Le taux d’intérêt de la banque centrale est passé à 45% en janvier 2024 contre 8,5% en juin 2023 à l’arrivée d’Erkan à la tête de la banque centrale. Entre début 2021 et juin 2023, le taux d’intérêt était passé de 19% à 8,5%.

  • Le taux de change de la livre est passé de $ 0,13 début 2021 à $ 0,032 actuellement.  

NOUVEL ÉLU • Le nouveau gouverneur Fatih Karahan était déjà le numéro 2 sous Erkan et est également connu pour être un hawk — un partisan d’une politique monétaire orthodoxe. Il a été économiste à la Réserve fédérale de New York, a travaillé chez Amazon et est titulaire d’un doctorat d’économie de UPenn. Sa nomination indique que le gouvernement n’entend pas dévier de sa politique économique mise en place après la réélection d’Erdogan en mai 2023. 

En amont d’une réunion de politique monétaire prévue pour le 22 février, Karahan a tenu à rassurer les marchés qu’un assouplissement monétaire n’interviendrait pas prématurément. Il est probable que la banque centrale annonce le maintien de son taux d’intérêt principal à son niveau actuel (45%). 

NEXT • Si les taux d’intérêt restent élevés, le processus de désinflation pourrait s’amorcer et l’on verrait alors le taux d’inflation mensuel s’établir autour de 30%. Cela permettrait un assouplissement monétaire progressif à partir du T3 2024. 

Le retour à l’équilibre du compte courant de la balance des paiements (i.e. la valeur des importations dépasse les exportations) prendra du temps. Le passage à une politique monétaire orthodoxe sur les taux s’est accompagné d’une réduction des interventions massives de la banque centrale pour soutenir la livre sur les marchés. 

Un retour à des fondamentaux plus sains est possible pour la Turquie, à condition que l’orientation économique impulsée par Erdogan et le couple Şimşek-Erkan ne soit pas remise en cause.


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Inter Alia

US v UK • Malgré une hausse comparable de leurs revenus disponibles, les ménages américains dépensent plus que les britanniques (+2,2% vs. +0,3% par rapport à 2023). Les raisons de cette différence ? Les crédits à la consommation, une politique fiscale plus généreuse, et les paiements nets d’intérêts outre-Atlantique. 

En matière d’intérêts, les ménages américains ont vu leur compte en banque bénéficier de la hausse des taux alors que les intérêts sur les prêts immobiliers (plus largement à taux fixe, à la différence du Royaume-Uni) n’ont pas augmenté. 

La confiance des consommateurs est en berne au Royaume-Uni, impactée par la baisse de la valeur de l’immobilier et de la hausse des taux. Environ 40% des ménages ménages doivent renégocier (à la hausse) leur prêt immobilier d’ici 2025. 

INDONÉSIE • L’actuel ministre indonésien de la défense, Prawbo Subianto, a vraisemblablement remporté les élections. Les résultats ne seront proclamés qu’en mars, mais avec environ 60% des suffrages selon les sondages, Subianto devrait s’épargner un second tour.

Le candidat-presque-élu a fait campagne sur une promesse de continuité avec son prédécesseur Joko Widodo. Sous la présidence de Widodo, l’Indonésie a connu une croissance robuste, des réformes structurelles et une dette publique sous contrôle. 

Subianto devra aller au-delà de la continuité pour se saisir des opportunités créées par le mouvement de diversification des supply chain actuellement à l'œuvre. Des concurrents régionaux tels que le Vietnam, la Thaïlande ou l’Inde ont vu leurs exportations vers les Etats-Unis augmenter plus vite que l’Indonésie.

Avec ses importantes réserves de nickel et l’interdiction de leur exportation, l’Indonésie a cependant réussi à se faire une place dans l'industrie des batteries et des véhicules électriques. Elle doit désormais se saisir de cet avantage naturel pour monter dans la chaîne de valeur. 

EUROPE • La Commission européenne a publié ses prévisions économiques de l’hiver 2024. L’exécutif européen a révisé à la baisse ses prévisions de croissance pour l’Union européenne. “Après avoir enregistré une croissance modérée l'année dernière, l'économie de l'UE progresse, en ce début de 2024, à un rythme plus faible que prévu”, note le communiqué de presse. 

Le taux de croissance de l’économie européenne devrait atteindre 0,9% dans l’UE et 0,8% dans la zone euro en 2024 (versus des prévisions à 1,3% et 1,2% à l’automne). L’inflation au sein de la zone euro devrait baisser à 2,7% en 2024, ce qui est plus bas que la prévision antérieure (à 3,2%). Une inflation qui se tasse et une croissance moribonde mettent la pression sur la BCE pour que celle-ci baisse les taux, actuellement à 4%. 

CHINE • En 2023, les investissements directs vers la Chine ont atteint leur niveau le plus bas depuis 1993, selon les dernières données de la State Administration of Foreign Exchange (SAFE). Les investissements en provenance du Japon, de Corée du Sud ou de Taiwan sont en chute libre sur fond d’instabilité géopolitique. Les baisses de taux d’intérêt de la banque centrale chinoise (PBoC) ont également incité les investisseurs internationaux à privilégier des placements hors de Chine.

Seule véritable exception à cette tendance : l’Allemagne. Selon un rapport du German Economic Institute, les investissements allemands vers la Chine ont augmenté de 4,3% en 2023 à 11,9 milliards d’euros. Cependant, il convient de noter que cette hausse en provenance d’Allemagne provient surtout des profits réinvestis par des filiales d’entreprises allemandes en Chine continentale et à Hong-Kong. 


Nos lectures de la semaine

  • Ce thread Twitter d’Isabel Schnabel (BCE) qui revient sur son important discours de la semaine dernière à l’Institut universitaire européen à Florence. Elle y argue que des augmentations de la productivité sont nécessaires pour garder l’inflation sous contrôle en Europe. Une explication détaillée avec beaucoup de graphiques. 

  • Dans Les Echos, Nathalie Steiwer revient sur la situation économique allemande – qualifiée de “dramatique” par son propre ministre de l’économie Robert Habeck. 

  • Pour un point de vue sur l’élection indonésienne, le Financial Times titre “Hard work ahead for Indonesia’s dancing grandpa”. 

  • Beaucoup de données et de graphiques intéressants dans cet article de The Economist sur le triste moral  des consommateurs américains. 

Ludonomics

Par Ludovic Subran

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