Concentration des pouvoirs, dépendances et chaînes d’approvisionnement
Bonjour, et bienvenue dans Ludonomics, la newsletter sur ce qui fait bouger l’économie mondiale. Je suis Ludovic Subran, chef économiste et CIO de l’assureur Allianz. Je vous donne rendez-vous toutes les semaines dans votre boîte mail. Suivez-moi également sur X.
· L’ouverture commerciale constitue une condition structurelle préalable aux gains de productivité liés à l’IA. Les économies ouvertes bénéficient de manière disproportionnée de la baisse du coût des intrants, d’une diffusion plus rapide de l’innovation et des effets d’entraînement liés à l’adoption de l’IA. L’ouverture aux échanges explique 23% des écarts observés entre pays en matière d’adoption de l’IA, les économies fortement ouvertes telles que Singapour, les Émirats arabes unis et l’Irlande figurant parmi les plus avancées en matière de diffusion. Toutefois, si l’IA peut stimuler significativement la croissance, ses bénéfices devraient rester inégalement répartis.
· Les exportations de biens liés à l’IA sont passées de 1 000 Mds USD en 2014 à 3 800 Mds USD en 2025 (+280%), représentant désormais 15 % du commerce mondial et affichant une progression nettement supérieure à celle du commerce mondial de marchandises dans son ensemble (+40%). L’Asie domine l’offre mondiale, concentrant 65% des exportations liées à l’IA et comptant sept des dix premiers exportateurs mondiaux, emmenés par la Chine (18% des exportations liées à l’IA), Taïwan (12%) et Hong Kong (11%). La structure de ces échanges demeure fortement concentrée sur les biens intermédiaires (76%) et les équipements (23%), traduisant une dépendance marquée aux semi-conducteurs et aux infrastructures de centres de données. Du côté de la demande, les États-Unis ont triplé leurs importations liées à l’IA depuis 2023, soutenus par un parc de 5 427 centres de données opérationnels, soit 45% du total mondial. À l’inverse, la progression limitée des importations européennes (+40%) met en évidence un creusement du déficit d’infrastructures.
· Les déséquilibres dans les services pourraient encore s’accentuer avec l’IA. Le commerce de services TIC atteint 900 Mds USD en 2024 (11% du commerce mondial de services). L’Irlande domine avec 173 Mds USD d’exportations, devant le reste de l’UE (142 Mds USD) et les États-Unis (108 Mds USD), reflétant son rôle de plateforme de facturation des multinationales américaines. Hors Irlande, l’UE affiche un déficit de 45 Mds USD en services TIC, révélant une dépendance aux écosystèmes numériques américains. Ce déséquilibre pourrait s’amplifier avec la diffusion des services d’IA.
Au-delà des données principales, trois dynamiques structurelles redéfinissent l’ordre mondial du commerce de l’IA :
· Concentration des chaînes d’approvisionnement comme point de défaillance unique
La chaîne d’approvisionnement de l’IA se concentre fortement à la frontière technologique, dominée par Taïwan, la Corée du Sud, les États-Unis et les Pays-Bas dans les semi-conducteurs avancés, la mémoire à large bande passante et les équipements de production, créant des points de défaillance sans solution de repli à court terme. Contrairement au commerce de biens plus largement, partiellement fragmenté selon des lignes géopolitiques, les échanges liés à l’IA restent globalement intégrés. Les composants continuent de circuler mondialement, malgré des restrictions américaines sur les technologies avancées, ce qui souligne la persistance de fortes interdépendances et remet en cause le découplage technologique.
· Infrastructure comme levier de puissance géopolitique
Le contrôle des centres de données, du cloud et des capacités de calcul devient un levier géopolitique majeur, distinct du commerce de biens. L’Europe est fortement exposée, avec une capacité et un pipeline de développement six fois inférieurs à ceux des États-Unis, limitant tout rattrapage à court terme. Les géants du numérique américains contrôlent déjà 35% de la capacité de calcul en Europe et près de la moitié des projets, pour environ 70% du marché. Cette dépendance est aggravée par des contraintes structurelles internes et par la dépendance aux semi-conducteurs asiatiques, notamment chinois et taïwanais.
· Politique industrielle : du soutien public au protectionnisme
Les droits de douane sur les biens liés à l’IA ont reculé de 5,6% en 2015 à 2,8% en 2025, bien en dessous de la moyenne manufacturière (7,8%). En revanche, les mesures non tarifaires ont fortement augmenté sous l’impulsion des États-Unis et de la Chine, traduisant un basculement vers la protection technologique. Plus de 3 600 subventions ciblent les chaînes critiques de l’IA. Ce chevauchement concentre production et capacités dans quelques économies. La fragmentation réglementaire freine les services d’IA, les restrictions TIC expliquant 5% des écarts. Les divergences UE–États-Unis accentuent frictions et déséquilibres structurels.
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