Bonjour, et bienvenue dans Ludonomics, la newsletter sur ce qui fait bouger l’économie mondiale. Je suis Ludovic Subran, chef économiste et CIO de l’assureur Allianz. Je vous donne rendez-vous toutes les semaines dans votre boîte mail. Suivez-moi également sur X.
L'escalade du conflit au Moyen-Orient rappelle cruellement à l'Europe qu'elle n'a pas encore réglé son problème : parvenir à l'autonomie énergétique. Bien que la dépendance de l'Europe vis-à-vis du gaz russe se soit atténuée depuis 2022, il s'agit simplement de remplacer une dépendance par une autre. Le détroit d’Ormuz est un goulet d’étranglement stratégique pour l’approvisionnement. Depuis le début des hostilités, les prix du pétrole ont augmenté, atteignant un pic proche de 120 USD/baril. Bien que le Moyen-Orient ne fournisse qu’environ 4 % du gaz européen, les prix de référence européens ont presque doublé, les traders craignant que les acheteurs asiatiques ne se disputent les approvisionnements. L'industrie européenne est la plus vulnérable aux perturbations de l'approvisionnement en gaz, tandis que le secteur des transports est le plus exposé aux chocs pétroliers; le gaz détermine souvent les prix de l'électricité, ce qui répartit les risques dans l'ensemble de l'économie. La situation rappelle la crise énergétique ukrainienne de 2022 et met en évidence la nécessité de renforcer la résilience et la compétitivité énergétiques. Les livraisons de gaz russe par gazoduc vers l'UE ont été divisées par quatre, largement remplacées par le GNL américain (45 %), ce qui accroît l'exposition aux cycles du marché mondial et aux contraintes de transport maritime. L'UE risque de remplacer sa dépendance vis-à-vis des gazoducs par une dépendance coûteuse vis-à-vis du GNL.
Tout d'abord, l'Europe doit réactiver sa boîte à outils d'urgence énergétique. La crise énergétique de 2022 a montré que si la volatilité des prix est inévitable, son impact économique peut être limité grâce à des réponses politiques coordonnées combinant réduction de la demande, stabilisation de l'offre et soutien budgétaire ciblé. Les décideurs politiques devraient donc réutiliser le plan d'action en cas de crise : réduire la demande, encourager l'efficacité énergétique et indemniser l'industrie pour les restrictions temporaires. La production d'électricité peut également s'affranchir du gaz en maximisant la production nucléaire et en utilisant temporairement d'autres capacités disponibles. Du côté de l'offre, il est essentiel de reconstituer les stocks et de garantir les importations de GNL avant l'hiver. Enfin, des outils de marché d'urgence et un soutien financier ciblé peuvent stabiliser les marchés tout en protégeant les ménages vulnérables et les industries à forte intensité énergétique.
Deuxièmement, le programme d’autonomie énergétique de l’Europe devrait également constituer un programme de transition stratégique vers une plus grande résilience. Le pivot gazier à court terme a fonctionné parce que les gouvernements ont traité la sécurité énergétique comme une question de logistique en temps de guerre. Mais la résilience exige désormais de corriger les faiblesses structurelles de la conception du marché et de mettre en place un réseau électrique de premier ordre. L'énergie nucléaire peut renforcer la résilience énergétique de l'Europe, cependant, elle est coûteuse et s'accompagne d'autres défis (par exemple, l'approvisionnement en uranium, la gestion des déchets, etc.). L'Europe devrait s'attaquer au principal obstacle à la transition vers les énergies renouvelables : la rigidité du réseau électrique, en construisant et en numérisant les réseaux, en développant les interconnexions transfrontalières et en rendant la demande sensible aux prix à grande échelle. Pour résoudre le problème de futurs chocs des prix liés à l’absence de modernisation et améliorer son système énergétique, nous estimons que l'Europe devra investir environ 2 270 milliards d'euros dans le réseau d'ici 2050, plus 101 milliards d'euros par an dans l'éolien et le solaire jusqu'en 2030.
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